Claude Le Petit, poète underground du 17e siècle

Poème de la rue de Nevers de Claude Le Petit sur le Pont Neuf, écrit en1668Une promenade est très souvent l’occasion de découvrir quelque chose : une trace du passé, l’occasion d’une rencontre, un paysage intéressant…
Pour cela, rien de plus simple : marcher tranquillement, lever le nez, poser les questions qui nous viennent à l’esprit ou noter ce que l’on voit pour rechercher à notre retour les origines des particularités rencontrées.
C’est ainsi que vous pouvez tomber sur le poème de Claude Le Petit, poète « underground » du 17e siècle, brûlé sur la Place de Grèves à Paris pour avoir écrit un texte blasphématoire envers la Vierge…

Le poème inscrit au plafond de ce porche, à l’entrée de la petite rue de Nevers, dans le 6e arrondissement de Paris, retrace l’origine et l’état du pont Neuf, que l’on peut admirer depuis cet endroit, à l’époque de sa construction sous le « bon roi » Henri IV.

En voici la teneur :

Toi qui vas les guetres trainant
Au long des quais de la rivière
Lis ces vieux vers écrits au temps
Ou ce beau coin de ton Paris
N’était plus qu’une fondrière
Indigne du bon roi Henry

Faisons icy renfort de pointes
Ce chemin nous mène au Pont-Neuf
D’un bon régal de nerf de boeuf
Saluons ces poutres mal jointes
Vrayment Pont-Neuf il fait beau voir
Que vous ne vous daygniez mouvoir
Quand les estrangers vous font feste
Savez-vous bien nid de filous
Qu’il passe de plus grosses bestes
Par dessus vous que par dessous.

Pourquoy nous faites vous la morgue
Avecques vostre nouveauté
Pont en cent endroits rajusté
Tout ainsi qu’un vieux soufflet d’orgues

Vous qui faites compassion
À la moindre inondation
D’où vous vient cette humeur altière
Est à cause que vous avez
Cent égouts dans votre rivière
Et plus d’estrons que de pavez

Claude Le Petit  1668

Un poète pas franchement dans les clous

Claude Le Petit - Sonnets luxurieux - Editions Urdla

L’histoire de ce poète est digne d’un roman de Jean Teulé : plusieurs légendes courent sur la manière utilisée par ses détracteurs pour le faire enfermer et condamner, mais une chose est sûre : il a fini étranglé puis brûlé sur la Place de Grève en 1662 à l’âge de 23 ans, après un procès vite mené, interrompant ainsi un œuvre déjà impressionnant.

(Un détail me saute aux yeux : pourquoi ce poème sur ce plafond est daté de 1668 alors que son auteur est décédé six ans auparavant ? )

Auteur de plusieurs textes très connus à l’époque, diffusés par le bouche à oreille et sous le manteau (meilleur moyen à l’époque de contourner la censure), le poète libre et libertin a publié un grand nombre de poèmes stigmatisant les événements de cette époque ou dévoilant un Paris fait de soyeux cotillons et de positions inaptes au calme des sens, dont entre autre le Bordel des Muses.

Quand le présent répond au passé : Censure, quand tu nous tiens !

Bordel des Muses - Gravidir Smudja - Editions DelcourtUne histoire amusante (voire inquiétante) à ce propos : il y a quelques années, une magnifique bande dessinée réalisée par Gradimir Smudja sur la vie de Toulouse-Lautrec reprenait ce titre. Par demande express du Moulin Rouge, qui ne souhaitait pas qu’un rapprochement soit fait entre son institution et un lupanar, l’éditeur a décidé de faire changer le titre de la série à l’occasion de la parution du troisième tome. Les prochaines éditions ainsi que la suite de cette série s’intituleront désormais Le cabaret des Muses. En deux temps trois mouvements, on modifie un titre sans se préoccuper de son sens, pour (à mon avis) une mauvaise raison : le Moulin Rouge est situé en plein quartier de Pigalle, son histoire y est très étroitement liée. C’est un peu triste, et même si Smudja ne risque plus le bûcher pour avoir écrit une histoire sulfureuse, on ne peut que s’inquiéter de cette censure.

Quelques liens intéressants sur le sujet :

Je vous conseille vivement de faire un tour sur le site de Biographie.net, où l’histoire de Claude Le Petit est décrite en détail. Ce site est une mine d’informations passionnantes sur les grands personnages de l’Histoire.

Pour les amateurs de BD, c’est le site de la Bédéthèque qui m’a apporté les réponses à mes questions quand je suis tombée sur le tome 3 de la série du Bordel des Muses de Smudja. Portail de critiques de lecteurs sur la bande dessinée, c’est une base de données très riche qui parle aussi bien des auteurs et illustrateurs de bandes dessinées que des éditeurs et des libraires spécialisés. Elle a la particularité d’être enrichie par les utilisateurs de son logiciel de gestion de base de données , BD’Gest.

Et c’est ainsi qu’on passe d’un poète du 17e siècle à un logiciel de base données de livres : quand on vous dit que lever le nez peut instruire…

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~ par Claudie sur 18 octobre 2010.

2 Réponses to “Claude Le Petit, poète underground du 17e siècle”

  1. Bonsoir,
    Pour répondre à votre interrogation relativement aux dates de mort de l’auteur (1662) et du plafond (1668), ce poème (à l’exception des six premiers vers) appartient à une oeuvre composée par le poète vers 1661-1662, mais dont les premières traces d’imprimés en notre possession datent seulement de 1668 ( in La Chronique scandaleuse ou Paris ridicule de C. Le Petit. A Cologne, chez Pierre de la Place, 1668 – vraisemblablement imprimé en Hollande). Il s’agit donc du 41ème et du 42ème dizains du long poème satirique « Paris ridicule ».
    Pour plus d’informations sur cet auteur, je vous invite à lire la préface des « Oeuvres libertines de Claude Le Petit » dans l’édition de Thomas Pogu, imprimé aux éditions Cartouche en 2012, d’où sont tirés mes éléments de réponse.
    En espérant pouvoir prolonger votre intérêt sur cet auteur.
    Cordialement.

    • Un grand merci à vous, DA ! Je viens de commander ce livre chez mon libraire préféré, histoire de prolonger mon intérêt, pour vous citer, et mon plaisir du même coup.

      J’en profite pour saluer le travail de ce petit éditeur (au directeur éditorial hyper prolifique aux multiples activités, et bien connu des professionnels du Livre) qui mérite vraiment le détour : les textes publiés sont de qualité, et ont le mérite de (re)mettre sur le devant de la scène des auteurs ou des oeuvres injustement oubliés.

      Encore merci à vous, et très bonne année 2014 à tous !

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